Imaginer l’école de demain grâce au livre de Céline Cael et Laurent Reynaud
En imaginant l’école de demain, Céline Cael et Laurent Reynaud, tous deux enseignants dans un lycée de Seine-Saint-Denis près de Paris, souhaitent qu’elle devienne «le terreau d’une société plus juste, humaniste et écologiste». Leur scénario pour 2042, présenté sous la forme d’une documentaire-fiction, invite à rêver l’école à partir de sa version actuelle ou passée. Leur modèle fait indirectement écho à celui de l’enseignement mutuel datant du XIXe siècle.
Pour vous inciter à vous plonger dans cette lecture teintée d’utopie et nourrir votre imaginaire pour repenser l’école, les deux auteurs ont accepté de partager leur vision dans le cadre d’une interview en visio.
L’école présentée dans le livre de Céline Cael et Laurent Reynaud est organisée en «complexes simplifiés». Les élèves, devenus des évolants, sont regroupés en classes multi-âges et la forme d’enseignement choisie favorise la collaboration et l’apprentissage pratique. Ainsi, le complexe 5, composé de 12 îlots autonomes, accueille une centaine d’évolants âgés de 14 à 20 ans. Adèle, enseignante de Sociétés, travaille par exemple avec 6 collègues avec lesquels elle suit une centaine d’étudiants pendant un cycle de 3 ans, parfois un peu plus. Au fil des pages, le lecteur suit l’enquête journalistique menée par Camille. Celle-ci relate et interroge les changements de ce nouveau système éducatif, basé sur des processus de décision démocratisés et impliquant une formation continue tout au long de la vie.
Pour faciliter la représentation mentale de cette nouvelle école, des architectes ont collaboré et conçu les illustrations qui aident à se représenter le bâti réaménagé à partir de l’existant.
«Plutôt que de critiquer l’école, pourquoi ne pas la réinventer?»
Laurent Reynaud
«L’enjeu majeur, c’est la formation.»
Céline Cael
Laurent Reynaud et Céline Cael
INTERVIEW
Pourquoi avoir opté pour le format du docu-fiction?
Céline Cael: Les essais sur l’école sont nombreux, mais souvent ils ne touchent qu’un public déjà convaincu. Avec notre école imaginaire, nous voulions laisser une place à la controverse, dans l’espoir d’encourager nos collègues à réfléchir à leurs pratiques et d’inciter les politiques à s’interroger.
Laurent Reynaud: Plutôt que de critiquer l’école, pourquoi ne pas la réinventer? Tout le monde pense la connaître, aussi sa représentation est assez figée. Son exploration par la voie de l’imaginaire permet une réappropriation dans une version plastique et modifiable.
Des architectes ont enrichi votre propos de manière illustrée. Pourquoi ce choix?
Céline Cael: Modifier le mobilier ou faire classe en forêt ne suffit pas pour transformer la pédagogie, toutefois celle-ci peut être améliorée grâce à certains aménagements. Des bancs circulaires facilitent l’organisation de conseils d’élèves, tandis qu’un potager ou des ateliers permettent aux enseignants d’allier l’approche manuelle et intellectuelle. L’idée était de comprendre comment la structure peut changer la culture et vice-versa, ce qui implique un dialogue entre enseignants et architectes.
En 2042, du temps est libéré et la liberté pédagogique a une grande place. Qu’en est-il de ces deux dimensions dans l’école actuelle?
Laurent Reynaud: Nous sommes dans une pédagogie de la liste, où les tâches à exécuter réduisent le temps alloué à la réflexion et à la collaboration. La liberté pédagogique devient une illusion, car on ne fait plus ce qu’on veut, mais ce qu’on peut, avec les moyens du bord. Dans notre scénario, avec une dynamique plus solidaire, les enseignants deviennent les architectes d’une pédagogie collaborative donnant du sens aux apprentissages.
Comment redonner aux enseignants leur rôle de concepteurs?
Laurent Reynaud: En 2042, des jalons institutionnels ont permis de reconnaître du temps de concertation et de co-formation. Les enseignants peuvent alors travailler ensemble pour améliorer leurs pratiques et favoriser la progression des élèves.
Céline Cael: Selon moi, l’enjeu majeur, c’est la formation. Elle devrait encourager les enseignants à réfléchir ensemble plutôt qu’à suivre des instructions, ce qui favoriserait leur créativité et leur autonomie.

Une vision architecturale pour accompagner un changement de pédagogie…
©Clément Gy et Alizée Gilles
La mue de l’école, est-ce d’abord du ressort du pouvoir politique ou des enseignants?
Laurent Reynaud: Par souci d’efficacité, on se dit que l’école doit être pilotée par l’exécutif. Sur le terrain, on ressent toutefois une lassitude à cette servitude volontaire, même si cette situation est paradoxalement confortable, car elle permet de blâmer les décideurs. Dans notre projection, une entité démocratique fixe les grandes finalités. Ensuite, tout se définit à l’échelle locale, par le biais de discussions et de confrontations avec tous les acteurs impliqués dans un même contexte, donc les échanges ne sont pas limités aux enseignants. Ce modèle permet une réappropriation de l’éducation par chacun et pour tous.
Céline Cael: Le nœud du problème, c’est qu’aujourd’hui nous ne sommes absolument pas d’accord les uns avec les autres à propos des objectifs et des finalités de l’école. Malgré les désaccords, il va pourtant bien falloir qu’il y ait un combat politique. Sans consensus sur un cap, il est impossible d’agir ensemble. Dans l’école où nous enseignons avec Laurent, nos collègues ne partagent pas forcément notre vision sur la place de l’élève, aussi nous percevons combien c’est compliqué de la transformer.
Certaines de vos pistes, comme «enseigner moins, mais apprendre durablement», sont susceptibles de rassembler, tandis que d’autres, comme les mathématiques parsemées dans les autres cours, risquent d’augmenter les divisions, non?
Laurent Reynaud: Pour chacune de nos propositions, il y a une pluralité des approches, cependant il est vrai qu’avec l’abolition des cours de mathématiques, nous sommes allés assez loin. Notre volonté était de faire réfléchir aux aspects liés à la manipulation et à l’abstraction. Même si les dénominateurs communs sont difficiles à trouver, comme Céline je suis convaincu de la nécessité de débattre à propos des finalités de l’école.
En 2042, l’assistant informatique (AI) a remplacé l’IA. Avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, le débat sur les finalités de l’école n’est-il pas d’autant plus urgent?
Céline Cael: L’IA constitue un point de tension, nécessitant à nos yeux une grande vigilance. Aujourd’hui, l'arrivée de cette intelligence artificielle prend une place débordante auprès de certains de nos collègues et d’un grand nombre de nos élèves, donc parfois on se dit qu’on doit repenser l’enseignement en l’intégrant. Dans un monde aux ressources limitées, une IA ne peut pourtant pas consommer autant d’énergie. Nous avons donc imaginé un usage limité des données, tout en étant convaincus de la supériorité de l’intelligence humaine et collective.
Laurent Reynaud: Je ne suis pas technophobe, mais je pense que l’IA favorise l’individualisme. Nous préférons la coopération entre pairs, qui nécessite d’oser exprimer ses difficultés devant les autres. Faisant écho à notre livre, des enseignants au Liban ont demandé à leurs élèves d’imaginer l’école de demain. Dans leurs productions, il y a des écrans et des agents conversationnels partout, mais aussi une grande importance accordée à l’écologie. Ces contradictions renforcent le pari pascalien, à savoir ne pas tout miser sur l’IA, d’autant que nous ne sommes pas sûrs de pouvoir développer l’esprit critique de nos élèves avec elle. De plus, n’oublions pas que si la prise est débranchée, on n’a plus rien.
Votre scénario accorde une place importante aux apprentissages pratiques en atelier, absents de l’école française comme vous le soulignez. Pourquoi valoriser la dimension manuelle?
Céline Cael: Au-delà de la simple création, apprendre à penser avec ses mains est crucial. Inclure des activités manuelles exigeant une réflexion dans la salle d’atelier peut valoriser certains métiers auprès de tous les élèves, et pas seulement de ceux n’ayant pas un niveau scolaire requis par des barèmes arbitraires. Cela justifie par ailleurs le décalage de l’orientation.
Une vision architecturale des divers espaces...
Depuis la parution de votre livre, l’école a-t-elle un peu changé et avez-vous évolué dans la perception que vous en avez?
Laurent Reynaud: Il est trop tôt pour savoir si nos arguments pourraient influencer quelque peu le débat tant espéré. Certains retours m’ont questionné, par exemple en lien avec notre CNEP imaginaire, instance gouvernementale apparemment trop participative dans une société de plus en plus conservatrice.
Céline Cael: Nous avons écrit notre livre en nous basant sur nos propres pratiques, ce qui a renforcé nos convictions en lien avec les classes coopératives. Collaborer avec Les Cahiers pédagogiques, co-éditeur de l’ouvrage, était précieux pour prendre du recul et nous inscrire dans un héritage pédagogique, notamment celui de l’Education nouvelle. Il nous semble essentiel d’aller puiser dans ces sources d’inspiration, en les réadaptant, plutôt que de s’épuiser à vouloir tout réinventer.
Laurent Reynaud: Comme le dit Céline, mieux vaut puiser pour ne pas s’épuiser. Aujourd’hui, l’innovation est hélas souvent perçue comme une quête de modernité dénuée de valeurs politiques.
En quoi la politique est-elle importante pour parler d’école?
Laurent Reynaud: Pour nous, l’école est à relier à un projet de société, avec du sens pour soi et un idéal pour l’humanité. Dans notre perspective, les attentes politiques des enseignants ne doivent pas se limiter aux revendications salariales ou en lien avec les conditions de travail.
Céline Cael: Des revendications trop corporatistes peuvent même desservir le métier. Il s’agit donc de politiser aussi le sens et les valeurs portées par les enseignants, de façon à revaloriser l’image de notre profession dans la société. L’objectif, c’est de construire un projet d’avenir en commun.
Propos recueillis par Nadia Revaz
